« Un art qui a de la vie ne reproduit pas le passé, il le continue. » (Auguste Rodin)

Les Bourgeois de Calais, dont la genèse et la création font l’objet d’un remarquable roman éponyme paru en 2021 sous la plume de Michel Bernard aux Éditions de La Table Ronde à Paris et qui ressort en poche dans la même maison, est un groupe statuaire d’Auguste Rodin (1840-1917) commandé par le notaire Omer Dewavrin, maire entre 1882 et 1885 de la ville de Calais où a été inauguré, en 1895, le premier exemplaire en bronze de cette œuvre monumentale.

C’est une des productions les plus célèbres de Rodin qui a laissé une postérité artistique importante.

Elle représente six personnages (Eustache de Saint Pierre, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes, Andrieu d’Andres et Jean d’Aire), victimes d’un rituel de reddition imposé par le roi d’Angleterre Édouard III en août 1347.

Elle symbolise le sacrifice de ces six hommes pour laisser la vie sauve à l’ensemble des habitants de la ville sur le point d’être conquise par les Anglais.

« Rodin représente sur un socle rectangulaire de hauteur moyenne les six personnages les uns à côté des autres, pieds nus, en chemise (telle une tunique du martyr) et la corde au cou. Le groupe statuaire en bronze pèse 1 814 kg. Le sculpteur a opté pour une structure cubique, et non pyramidale – comme il est d’usage pour les monuments aux morts – et organise ses figures en une “lente procession vers la mort”, en spirale.

Le groupe statuaire s’attache, à travers les attitudes du corps et les expressions des visages, à retranscrire les états émotionnels et psychologiques de chacun des protagonistes, offrant une vision pathétique et humaine d’une absolue nouveauté : Eustache de Saint Pierre est représenté en noble vieillard avec la barbe et la moustache, qui porte sur ses épaules toute la souffrance des hommes ; Jacques de Wissant, voûté, s’avance résolument, cherchant à chasser de ses yeux l’image d’un cauchemar ; Pierre de Wissant, le corps et le visage encore tournés vers l’arrière, esquisse le premier pas vers le sacrifice et a le bras levé, proclamant toute la vanité du monde : Andrieu d’Andres la tête dans ses mains, semble livré au désespoir ; Jean d’Aire, âpre et fier, la tête haute, les mains crispées serrant les clefs de la ville, défiant la mort dans un suprême effort de volonté ; Jean de Fiennes, le plus jeune, le torse découvert et les bras ouverts, semble transfiguré par la conscience du sacrifice consenti. »[1]

Rodin participe à l’entreprise de mythification de cet épisode historique, faisant d’un banal rituel de capitulation, d’amende honorable et d’humiliation tel qu’il était alors couramment pratiqué au Moyen Âge après un siège, un acte d’héroïsme de bourgeois sauvant la ville de la destruction.

Rodin a dû recourir à plusieurs de ses assistants pour cette œuvre, dont sa nouvelle assistante d’alors, la sculptrice Camille Claudel (1864-1943).

La sculpture en bronze, grâce à la fonte à partir d’un moule, permet de multiplier les œuvres à l’identique.

De manière définitive, il existe douze éditions originales en bronze des Bourgeois de Calais :

Les Bourgeois de Calais devant l’hôtel de ville de Calais[2].

1. Calais (France), place de l’Hôtel de Ville, 1895.

2. Copenhague (Danemark), Ny Carlsberg Glyptotek, 1903.

3. Mariemont (Belgique), musée royal – à l’instigation de Raoul Warocqué (1870-1917) –, 1905.

4. Londres (Grande-Bretagne), jardins de la tour Victoria, fonte en 1908, installé en 1915.

5. Philadelphie (États-Unis), Rodin Museum, fonte en 1925, installé en 1929.

6. Paris (France), Musée Rodin, fonte en 1926, attribuée au musée Rodin en 1955.

7. Bâle (Suisse), Kunstmuseum, fonte en 1943, installé en 1948.

8. Washington (États-Unis), Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, fonte en 1943, installé en 1966.

9. Tokyo (Japon), Musée national de l’art occidental, fonte en 1953, installé en 1959.

10. Pasadena (États-Unis), Norton Simon Museum, 1968.

11. New York (États-Unis), Metropolitan Museum of Art, fonte en 1985, installé en 1989.

12. Séoul (Corée du Sud), Samsung Foundation for Art and Culture, Plateau (Rodin Gallery), 1995[3].

Voici le pitch du roman de Michel Bernard :

Quand Omer Dewavrin entre dans l’atelier d’Auguste Rodin, dédale de formes humaines de pierre et de glaise, il a la certitude d’avoir fait le bon choix. Notaire et maire de Calais, il a confié au sculpteur à la réputation naissante la réalisation d’un monument en hommage à six figures légendaires de la guerre de Cent Ans : les Bourgeois de Calais.

Nous sommes en 1884, et Dewavrin ne sait pas encore qu’il s’écoulera dix ans avant que l’artiste, en quête de perfection, se décide à déclarer son travail achevé. La bouleversante chorégraphie de bronze n’existerait pas sans ce bourgeois du XIXsiècle qui, devinant le génie du sculpteur, l’obligea à aller au bout de lui-même et imposa son œuvre en dépit du goût académique et des controverses idéologiques.

Sa femme Léontine et lui sont les héros inattendus de cette histoire, roman de la naissance d’une amitié et de la création du chef-d’œuvre qui révolutionna la sculpture.

Rédigé d’une plume alerte, ce roman très remarquable de Michel Bernard décrit le cheminement de la création artistique de Rodin filtré par le regard et la pensée d’Omer et Léontine Dewavrin.

Du grand art sur du grand art ![4]

PÉTRONE

Les Bourgeois de Calais par Michel Bernard, Paris, Éditions de La Table Ronde, collection « La petite vermillon », avril 2023 [2021], 231 pp. en noir et blanc au format 10,8 x 17,8 cm sous couverture brochée et jaquette en couleurs, 8,400 € (prix France)


[1] Ionel Jianu et Cécile Goldscheider, Rodin, Arted, 1967, p. 160.

[2] Photo : Velvet – Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=33029439

[3] Sources : Wikipédia.

[4] Nous avons repris ici l’essentiel de notre recension de l’édition princeps de l’ouvrage.

Date de publication
mercredi 26 avril 2023
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